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Société

(Tribune libre) Covid-19 au Gabon : « nous avons réussi à transformer l’infection en maladie de la honte... »

par BITOLI Valérie - 24 May 2020, 07:43 432 Vues 0 Commentaires
IMG Hyacynthe Mba Allogho.

Hyacinthe Mba Allogho, journaliste de formation estime que ceux qui ont la responsabilité de la gestion de cette crise ont réussi à transformer l’infection en maladie de la honte. Lecture.

(*) Par Hyacinthe Mba Allogho

 

La propagation du Coronavirus effraie. Nous avons allègrement franchi la barre des 1.000 infectés la semaine dernière. Nous enregistrons plus de 100 nouvelles contaminations par jour. Et un phénomène nouveau et hyper inquiétant apparaît, des personnes meurent de plus en plus pour s’être signalées trop tard pour que leur prise ne charge dans les unités sanitaires puisse être utile et efficace. L’explication facile qu’on entend est que les Gabonais sont de stupides insouciants réfractaires aux gestes barrière, qu’ils nient même jusqu’à l’existence de la maladie de la Covid-19. Mais quand on discute avec eux dans la rue, quand on leur demande comment et pourquoi malgré le danger, malgré les mises en garde et les terribles images des télévisions internationales ils arrivent encore à s’attrouper, à s’agglutiner et à ne pas porter les masques rendus obligatoires par le gouvernement, leur réponse est claire. Ils sont plus victimes qu’acteurs de cette insouciance.

 

D’abord parce que nous avons réussi à transformer l’infection en maladie de la honte.

 

Il y a un  halo de secret qui entoure les cas de contamination, au nom du secret médical certes, mais qu’on aurait gagné à violer par l’exemple. Certes les chiffres sont parlants. Dans ce cas précis où la maladie ne se transmet ni sur la base d’une faute personnelle, ni sur celle d’un quelconque mauvais comportement social mais par un simple contact affectif, amical ou professionnel, dire clairement qui est positif ou malade aurait pu inciter tous ceux qui l’ont approché, salué dans la rue, discuter avec lui dans un bistrot ou au bureau à se sentir tout de suite concernés. Certains pourraient alors volontairement prendre la décision individuelle de se faire examiner. Nous avons au contraire choisi le silence et la brutalité de la procédure qui contraignent à un test sur la base d’un soupçon, à vous mener de gré ou de force dans un lieu de confinement aux allures d’Alcatraz, sous l’effrayante surveillance des militaires et des policiers dont on sait le peu de délicatesse dans leurs relations avec les civils.

 

Ensuite et parce que personne ne l’a clairement dit, nul ne sait exactement ce qui se passe dans les lieux de confinement.

 

Quelle est la procédure ? Combien de temps on est censé y rester en observation ? Du coup, les témoignages justes ou faux de personnes qui y séjournent deviennent angoissants. Surtout quand celles qui décident d’elles-mêmes d’y mettre fin sont traitées comme des évadés de prison. En attendant, une fois partagée, leur expérience n’en donne pas l’image d’une structure sanitaire, mais plutôt d’un milieu carcéral. Des vidéos ont fuité avec des coups de gueule violents. Elles racontent l’abandon sans soins, sans la moindre attention et même parfois sans contact ni médical ni simplement humain pendant de longs et nombreux jours. Les gamelles de nourriture seraient déposées anonymement  sur le pas de porte, comme destinées à des pestiférés qu’on ne touche pas, à qui on ne parle pas. Les lieux sont gardés par des militaires en armes. Il se dit même qu’on arrache désormais les téléphones aux personnes en isolement pour qu’elles n’aient aucun contact avec l’extérieur.

 

Ainsi décrite, l’opération consisterait à totalement isoler, à réduire au silence et à simplement attendre que la maladie se déclenche ou non pour qu’on se précipite à changer les chiffres statistiques destinés à la conférence de presse du soir, et passer du testé positif au malade ou au guéri. On devient un +1 ou un -1 adressé à l’OMS et aux médias. On ne prendrait pas en considération le corrosif stress de la longue attente des résultats des examens,  la douleur morale que cause la pesante incertitude du lendemain en étant infecté par un virus mortel, de la souffrance psychologique d’être totalement coupé des siens qu’on a probablement infectés ou de qui on a reçu l’infection. Personne ne souhaite vivre cette expérience moralement traumatisante. Certains choisissent désormais de se signaler le plus tard possible, pour ne pas finir abandonné sans secours ni assistance après un accident domestique sur les lieux. Ce qui les ronge et finit par les tuer. C’est le processus choisi ? En lieu et place du délicat et doux accompagnement moral propre aux grands malades, aurions-nous tout au contraire opté pour la brutalité de la menace et de l’action de contrôle policée, avec en prime des comportements hallucinants de brutalité et d’humiliation des forces de l’ordre dans les rues contre les populations ?

 

A l’évidence, toute opération qui nécessite une implication de la population s’accompagne d’un minimum de confiance envers les décideurs. Elle ne peut s’obtenir qu’avec la plus petite transparence dans la gestion de l’entreprise à laquelle elle est appelée à adhérer. Des sommes faramineuses ont été annoncées à la population comme effort pour gérer cette pandémie, notamment pour éviter que le confinement ne tourne en drame alimentaire et pour renforcer les équipements sanitaires. Mais les retombées sur le terrain ont été bien en deçà des attentes conséquentes de la population. Confiner une famille qui  a l’énorme chance de recevoir en appoint alimentaire de deux semaines une aile de poulet, un litre d’huile trois morceaux de savon ne peut que la pousser à violer son confinement. Bloquer chez elle une autre qui ne reçoit rien et que le chef fait vivre au jour le jour de son activité commerciale informelle est une hérésie. Rendre obligatoire un masque de protection qu’on n’est pas capable de fournir incite à des actes de défiance. Plus encore si l’accompagnement attendu par tous est détourné, affecté à des fins politiques qui conduisent à des choix idéologiques en écrabouillant l’égale distance entre l’Etat et tous les citoyens d’une même République, surtout dans les moments de grande difficulté. Ça en ajoute simplement à l’incohérence décriée d’un confinement levé alors que le pic de la pandémie est encore à venir. Les décideurs posent des actes contraires aux mesures édictées, mais lui demandent à elle de les appliquer.

 

Venir égrener des chiffres de testés positifs, de malades, de guéris, de morts… de même que répéter à l’envi  les gestes barrière que tout le monde connaît par cœur devient franchement barbant.

 

Il faut cultiver l’esprit d’implication volontaire en incitant la confiance. Il faut mettre en avant non pas seulement le danger, mais aussi et surtout les actions engagées par le gouvernement, les réelles, dans l’optique d’une solution claire et définitive. Reconduire l’état d’urgence pour 45 jours n’y ajoute pas grand-chose ou peut-être si... l’encrage des dirigeants à se réfugier derrière les armes pour cacher une incapacité à faire face de manière efficace.

 

(*) Journaliste

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