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Politique

( Tribune libre) Pascal Lissouba : « Ngwa mutu », le savant et l’homme politique incompris

par BITOLI Valérie - 03 Sep 2020, 17:55 406 Vues 0 Commentaires
IMG Les obsèques de Pascal Lisouba en France.

Par Octave Dioba Mickomba*

 

Il est généralement admis que la mort est la fin de la vie d’un homme. Mais, elle n’est pas nécessairement la fin de l’histoire ou de l’évocation d’un homme, car l’histoire ne finit jamais pour les grands hommes qui ont marqué les esprits. Elle est un continuum qui ne s’éteint jamais, à condition de la matérialiser, de la retracer et de la mettre en perspective au bénéfice de l’imaginaire collectif.

 

En son temps, Birago DIOP l’avait déjà dit de manière poétique : « Les morts ne sont pas morts ; ils sont dans l’ombre s’éclaire, dans le souffle du vent, dans l’eau qui coule,… ».

Il y a donc des « morts immortels » qui, dans tous les coins et recoins du monde, sont érigés en modèles pour vivants car leurs noms, associés à leurs actes, restent présents dans la construction mémorielle et les lieux de mémoire.

 

Le Professeur Pascal Lissouba, généticien de renom, passé par le terrain politique jusqu’au pouvoir suprême, fait partie de ces « morts immortels » qui doivent être conservés dans la mémoire collective africaine. Tant son œuvre intellectuelle et politique aura été immense dans la conscientisation du continent face aux enjeux géoéconomiques et politiques mondiaux, l’appropriation de la science et la technologie,  la formation de l’élite,  et surtout une rectitude morale et une éthique du sens de la vie.

 

Il est mort le 24 août 2020 à Perpignan en France, loin de Tshenguidi (ou Tsinguidi, par la françisation), petite localité congolaise de la région du Niari, frontalière avec le Gabon, en pays nzebi, qui l’a vu naître le 15 novembre 1931.

Malade depuis plusieurs années, diverses sources indiquent que l’homme de sciences souffrait de la maladie d’Alzheimer, une affection neuro-dégénérative du tissu cérébral caractérisée par une altération progressive et irréversible des capacités intellectuelles et cognitives.              

 

Le savant et l’homme de sciences reconnu

 

En réalité, il est difficile d’évoquer la vie et les idées de Pascal Lissouba en profondeur sur ces quelques lignes de papier : l’homme était immense.  Sur la scène mondiale, et en Afrique en particulier, il existe un consensus sur les qualités scientifiques, intellectuelles et doctrinaires de l’homme : une tête pensante bien faite, ayant passé une bonne partie de sa vie entre l’enseignement universitaire, les laboratoires de recherche en biologie cellulaire, les travaux de terrain en génétique, et le monde international de la science, la technologie et la culture.

 

Pascal Lissouba fait ses études primaires et secondaires au Congo puis en France où il obtient en 1952 son baccalauréat, avant de s’envoler pour la Tunisie dans le cadre d’un cycle d’ingénieur agronome qu’il décroche en 1956. De retour en  France, il est admis  au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et à l’Office de recherche scientifique et technique d’outre-mer (aujourd’hui Institut de recherche pour le développement, IRD), dans la spécialité sciences naturelles, phytogénétique et amélioration des plantes, avant de soutenir brillamment en 1961 à la Sorbonne une thèse de Doctorat d’Etat ès sciences, spécialité génétique, avec mention très bien et les félicitations du jury. Il va se consacrer à l’enseignement et la recherche scientifique, et est promu par arrêté du 3 novembre 1961, Maître de conférences en biologie par le gouvernement français.

 

De retour au Congo, il se fera remarquer par son génie, ses expériences en physiologie végétale. Il fait des exploits avec ses expériences de terrain en génétique pour l’amélioration des plantes, notamment les croisements d’espèces de plantes, fruits et agrumes du pays. C’est donc tout naturellement qu’il se couvre de l’image du savant.

 

Dans le pays nzebi des années 1960-70-80, de part et d’autre des frontières du Gabon et du Congo, il était le savant, le mythe vivant : « l’homme qui connaissait le nombre des feuilles sur chaque arbre, et capable de changer la nature d’une plante ». Il était le modèle de la réussite scolaire et universitaire, l’incarnation du savoir auquel devait se référer un parent pour booster le moral de son fils « collégien ».

 

Le savant happé par le terrain politique

Ne pouvant résister à l’appel du pays, le savant est vite happé par le terrain politique. Il est, à juste 32 ans, propulsé en décembre 1963 au poste de Premier ministre par le président Alphonse Massamba-Débat, après avoir été ministre de l’Agriculture, des Eaux et Forêts. Il devient de ce fait le plus jeune Premier ministre de l’histoire du Congo.

 

Le chercheur entame alors une longue, et turbulente carrière politique. Ce sera aussi le début d’un chemin plein d’embûches, qui le conduira trente ans plus tard au plus haut sommet de l’Etat d’une présidence sans sommeil. Dans ce couloir, il connaitra de nombreux passages par la case prison dont le plus spectaculaire sera son arrestation du 18 mars 1977, sur ordre du ministre de la Défense de l’époque, Dénis Sassou N’guesso.   

 

Accusé de complicité dans l’assassinat du président Marien Ngouabi, il est condamné à mort. Il échappe de peu au peloton d’exécution grâce à la mobilisation de nombreux scientifiques du monde notamment les chercheurs français et africains.

A cette mobilisation des chercheurs, il faut associer l’intervention déterminante du président gabonais de l’époque, Omar Bongo, avec qui Lissouba entretenait une forte relation d’amitié.

 

A la suite de ces différentes interventions, la peine capitale sera commuée en détention à perpétuité, avant d’être élargi, avec d’autres prisonniers politiques, en mars 1979 par le même Dénis Sassou N’guesso, devenu l’homme fort du pays après avoir évincé Yombi-Opango, principal bénéficiaire de la mort de Marien Ngouabi.

 

Aussitôt libéré, après des conditions de détentions qui ont altéré sa santé, le Professeur quitte les feux de la rampe, se rend en France et reprend les amphis à l’Université de Créteil avant de travailler pour l’Unesco à Paris, comme directeur du secteur sciences exactes et naturelles, puis à Nairobi comme directeur régional pour la science et la technologie. Il se fait oublier et s’abstient de toute intervention sur la vie politique congolaise. Mais l’appel du pays est toujours là, et « l’oiseau » doit libérer son territoire ! Il revient triomphalement à Brazzaville en février 1992, en fédérateur, et prononce une phrase mémorable : « Je suis venu pour vous servir, et non pour me servir ». Entre temps, il avait mis sur pied l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS), le parti qui va le propulser au sommet de l’Etat en fédérant pratiquement toutes les composantes sociopolitiques.

 

L’homme incompris et usé par le turbulent terrain politique centre-africain

 

Premier et unique président démocratiquement élu, au suffrage universel direct dans un scrutin ouvert, en République du Congo jusqu’à ce jour, son destin connaît un coup d’accélérateur le 16 août 1992 lorsque, profitant du vent de liberté et de pluralisme qui balaie l’Afrique francophone, il est porté à la tête de l’Etat au second tour du scrutin présidentiel, après s’être débarrassé tour à tour du président en fonction, Denis Sassou-N’guesso, et de Bernard Kolelas. Il devient le sixième président du Congo indépendant.

 

L’homme avait fait basculer le paradigme du pouvoir au bout du fusil, en vogue dans ce pays pétrolier d’Afrique centrale, vers le pouvoir à travers le bulletin dans l’urne. Dans cette période trouble de la vie politique congolaise, et même de l’ensemble des pays africains d’expression française, le quinquennat de Pascal Lissouba ne sera pas de tout repos.

A la prolifération de milices à base ethnique, au jeu trouble de Paris et aux blocages du pétrolier Elf, qui lui refuse des avances sur la production pétrolière, indispensable au paiement des salaires, tout en lui reprochant de nouer des accords avec d’autres entreprises, notamment la firme américaine Occidental Petroleum (Oxy), le président Lissouba doit faire face au mécontentement grandissant des fonctionnaires, qui accusent plus de 24 mois d’arriérés dans leurs traitements, par la faute de son prédécesseur.

 

Devant la multiplication des turbulences et des périls, l’expérience démocratique tourne court. Les évènements de 1993-1994 qui opposent ses partisans et ceux de Bernard Kolelas vont laisser des traces indélébiles, en structurant les imaginaires de l’ethnicisation du pays.

 

Les nombreuses provocations des nostalgiques du pouvoir au bout du fusil, notamment la fameuse « résistance » à la fausse arrestation de l’ancien président, soudainement martyrisé, et beaucoup d’autres coups de désordre, vont contraindre l’humaniste à parler le langage des armes qui n’a jamais été son option politique. Le pays plonge dans le chaos avec cette  seconde guerre civile, particulièrement meurtrière, à partir de juin 1997. Bombardé par les troupes angolaises avec l’aide de certains pays au service l’ancien régime, Pascal Lissouba ne se relèvera pas.

 

Exfiltré vers le Gabon voisin, par la province du Haut-Ogooué, avec certains de ses principaux partisans, fatigué et épuisé par la guerre, « le seul chef d’Etat légitime » du Congo prendra la route de l’exil sous la pression du feu des miliciens cobras et les mercenaires de l’ancien président Denis Sassou-Nguesso, qui retrouvera son fauteuil, les armes à la main, cinq ans après avoir été défait par les urnes.

 

D’un point de vue politique, le Professeur Lissouba avait posé les bases de l’édification de son pays et de l’Afrique par le sens de la souveraineté de l’Etat, le panafricanisme et l’appropriation de la science et la technologie pour l’industrialisation. Mais avait –il été compris par ses partisans revanchards et ses adversaires devenus ennemis ?

 

Inhumé provisoirement en France, en attendant le retour au pays natal, « Ngwa mutu » (littéralement, le grand homme, le sage, dans l’univers nzebi) suscite toujours beaucoup de passions et reste le savant admiré l’acteur politique incompris et l’intellectuel usé par ce turbulent champ politique centre-africain.

 

*Docteur en science politique,

Chercheur associé au CREPS

 

 

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