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Economie

Tribune libre : L'eau pour tous : un rêve accessible

IMG Thérence Gnembou Moutsona, président du PRC. © Top Infos Gabon.

(*) Par Thérence Gnembou Moutsona


Guetter les heures creuses la nuit pour effectuer des réserves d’eau, faire des kilomètres de route pour accéder à une borne-fontaine dans l’espoir d’y remplir quelques bidons, voire faute de mieux s’abreuver à des sources naturelles à l’hygiène douteuse au risque de se contaminer : tel est le quotidien d'une grande partie des Gabonais. Une situation sur laquelle nous ne pouvons manquer d'alerter en cette journée mondiale de l'eau.

 

D’après le document de cadrage budgétaire 2021-2023, en milieu urbain, seule 55% de la population gabonaise disposerait aujourd’hui d’un accès à l’eau au robinet et à peine plus de 45% à l’assainissement, tandis qu’en milieu rural l’accès à ces services de base n’excéderait pas 40%. 

 

Le Gabon ne manque pourtant pas de ressources hydriques, loin s’en faut, avec un potentiel de 170 milliards de m3 d’eau par an, soit 127.000 m3 par habitant et par an. Manquent en revanche les infrastructures pour les traiter et les distribuer.

 

Les capacités de production d’eau potable font défaut. Le Gabon souffre d’un déficit structurel, qui a cru de 7% par an environ entre 2010 et 2019, pour atteindre près de 36.000 m3 dans les zones ayant accès à l’eau et 70.000 m3 au global. Tandis que la demande augmente de 4% par an en moyenne, l’offre d’eau traitée stagne quant à elle depuis 2016. Les usines de traitement existantes sont saturées ; à quoi s’ajoute le problème de leur disponibilité, déclinante du fait de leur vétusté. Ainsi, l’usine de traitement d’eau de Ntoum, qui fournit 70% de l’eau de Libreville, affiche un taux de disponibilité critique : 87% en 2017, 85% en 2018. De même, à Port Gentil, la production a baissé de 5% entre 2017 et 2018 en raison d’indisponibilités des machines. Moyennant quoi, l’approvisionnement n’est ni suffisant ni régulier. La distribution se fait au compte-goutte. Les coupures intempestives sont monnaie courante, même dans le centre de la capitale, qui peut se trouver privé d’eau jusqu’à dix jours de suite. Pour pallier le problème, ceux qui le peuvent constituent des réserves, tandis que les autres doivent attendre de longues heures, souvent de nuit, que l’eau soit disponible pour s’approvisionner.

 

Le problème est accru par des réseaux d’acheminement défaillants. Le réseau de distribution de l’eau affiche 50% de pertes en raison de fuites. Ainsi, à Libreville, la SEEG avait détecté plus de 270 fuites entre septembre et décembre 2014 ; un an plus tard, leur nombre avait quasi quadruplé. Qui plus est, ce réseau est très insuffisamment développé : en ville, une politique d’urbanisation mal maîtrisée se traduit par des constructions anarchiques dans des zones non aménagées. L’absence de voirie et de lotissement complique la mise en place de réseaux de distribution d’eau dans les nouveaux quartiers, de même que l’évacuation des eaux usées, entraînant la formation de plaques stagnantes qui contribue à la propagation de maladies. Quant aux zones rurales, l’accès à l’eau y a été peu développé du fait de la faible rentabilité de la distribution d’eau dans les régions isolées. D’après le Conseil national de l’eau et de l’électricité (CNEE), le taux d’accès à un point d’eau en milieu rural était de 43 % en 2021 – autrement dit, près de deux Gabonais sur cinq n’y ont pas accès à l’eau potable. 

 

Dans les zones non couvertes par la SEEG, ou pour pallier les délestages, ceux qui en ont les moyens font appel à des revendeurs, qui sont généralement des particuliers parvenus à contracter un abonnement, mais aussi de plus en plus souvent des gendarmes ou des pompiers qui s’approvisionnent sur les colonnes sèches et font commerce de l’eau ainsi récoltée aux particuliers en toute illégalité – une pratique honteuse qu’il convient de dénoncer avec force d’autant que, profitant de la détresse des usagers, ces revendeurs pratiquent des prix de l’ordre de 10.000 FCFA/m3, alors qu’il en coûterait 398 FCFA HT dans le cadre d’un abonnement SEEG. Une pratique d’autant plus scandaleuse qu’en ces temps de crise, pour un nombre croissant de nos compatriotes, la composante financière constitue un frein de taille à l’approvisionnement en eau. De plus en plus rares sont ceux qui sont en capacité de souscrire un abonnement auprès de la SEEG ou de solliciter un revendeur. L’eau est devenue au Gabon pour nombre de nos compatriotes un produit de luxe.

 

Pour les populations dans l’incapacité de payer l’eau et pour les populations isolées, reste la solution des bornes fontaines, mais celles-ci sont en nombre très nettement insuffisant – on estime qu’il en manque près de 8.000 pour couvrir les besoins des zones enclavées – et 50% d’entre elles sont hors-service. De fait, les restrictions budgétaires ne permettent pas aux collectivités locales de les entretenir et encore moins d’en installer de nouvelles. Et la SEEG elle-même n’est pas favorable à ces bornes, qu’elle accuse d’être une source de gaspillages. En l’absence de bornes en nombre suffisant, des heures de marche sont parfois nécessaires pour accéder aux rares points d’eau existants, avec des désagréments multiples : files d’attente interminables, bousculades, voire intimidation.

 

Faute d’autres solutions, un nombre encore trop important de nos concitoyens en vient donc à s’approvisionner à des sources naturelles : un expédient aussi précaire que dangereux, indigne d’un pays qui jouit du quatrième PIB par habitant d’Afrique subsaharienne. En saison des pluies, beaucoup recueillent les précipitations : un approvisionnement irrégulier qui ne saurait satisfaire tous les besoins. D’aucuns creusent des puits à proximité de leur habitation, sur des ressources souvent souillées faute de système d’assainissement, s'exposant à des pathologies nombreuses ; sans compter qu'en saison sèche, les disponibilités en eau s'amenuisent. Certains en viennent également à se ravitailler à partir des eaux de surface - étangs, ruisseaux… - qui constituent de loin la source la moins hygiénique et la plus risquée sur le plan sanitaire, avec des risques de maladies hydriques nombreux : paludisme, diarrhée, éléphantiasis, trypanosomiase ou encore bilharziose menacent nos compatriotes réduits à s’approvisionner dans ces conditions à risques.

 

L’approvisionnement en eau pose donc une question de salubrité publique urgente. Ce d’autant plus que la situation a pris un tour plus dramatique pendant la crise sanitaire. Que penser de l’idée d’imposer durant la crise Covid un confinement à des populations sans accès à l’eau à domicile ? Que dire de l’injonction à se laver régulièrement les mains en l’absence d’eau courante ? Aussi louable soit-elle, la mesure de gratuité de l’eau adoptée par le gouvernement en faveur des couches les plus défavorisées, ce pour leur permettre de se laver régulièrement les mains, est vaine dans la mesure où elle ne résout pas le problème de la production et de l’acheminement de l’eau : à quoi bon avoir un accès gratuit à l’eau si pas une goutte ne coule lorsque l’on ouvre le robinet ? De même, à quoi bon équiper les centres de santé et les lieux publics de systèmes de lavage des mains sachant que, selon une enquête de 2015, seules 51% des structures sanitaires, publiques comme privées, disposent de l’eau potable ? Quant aux établissements scolaires, la situation n’y est guère plus encourageante puisque, selon une enquête menée par le Ministère de l’Education Nationale et l’UNICEF en 2021, trois écoles publiques sur dix (27%) n’ont pas de points d’eau améliorés, 15% d’entre elles sont encore dépourvues de dispositifs de lavage de mains et près de 30% ne disposent ni d’eau ni de savon pour se laver les mains.

 

Certes moins dramatique sur le plan humain, mais désolant pour le pays, ajoutons que les problèmes d’eau impactent également fortement notre économie : pas de développement industriel sans eau. De même que les entreprises sont contraintes de recourir à des solutions de fortune pour pallier l’insuffisance énergétique avec des générateurs diesels, les industriels doivent développer leurs propres installations pour disposer de l’eau nécessaire à leur activité avec des forages. Une solution d’appoint onéreuse, qui représente un surcoût par apport à un approvisionnement par réseau et décourage l’investissement dans notre pays.

 

Dans ce cadre, résoudre le problème de l’approvisionnement en eau dans notre pays fait figure d’urgence vitale. Il est primordial de renforcer la capacité de production à la fois en réponse au déficit actuel et en prévision des besoins futurs. Il y a par ailleurs urgence à rénover les infrastructures de transport et de distribution existantes pour limiter les pertes ainsi qu’à les étendre dans l’objectif de desservir 100% de la population urbaine et de couvrir plus largement les zones rurales. Dans cette réflexion, la problématique de l’évacuation des eaux usées, trop souvent négligée, doit être impérativement intégrée, dans une perspective d’hygiène évidente. Quant aux zones isolées, sans accès possible au réseau de la SEEG, des solutions d’accès à l’eau potable collectives doivent y être développées, ce en intégrant une réflexion sur les usages de manière à limiter la pénibilité des tâches domestiques. Les projets prometteurs ne manquent pas, comme le programme PIAEPAL, qui vise à étendre et optimiser la distribution d’eau dans le Grand Libreville, le projet PASBMIR, qui projette l’installation d’ouvrages de production d’eau en zone rurale, ainsi qu’un chantier d’extension des réseaux d’eau et d’électricité tant à Libreville qu’à l’intérieur du pays.

 

Les projets sont clairement identifiés – encore faut-il les mener à bien. Car la SEEG n’est pas réputée pour son efficacité, loin s’en faut. L’unique fournisseur d’eau et d’électricité du pays a beau jeu d’imputer à son ancien actionnaire, Veolia, tous ses défauts de gestion. Pourtant, depuis son départ en 2017, la situation ne s’est guère améliorée, voire s’est détériorée. Le secteur Eau ne représentait que 10% du chiffre d’affaires de la SEEG en 2020. Le volume d’eau facturé a enregistré une baisse conséquente, passant de 76% de la production en 2010 à 52% en 2019, baisse expliquée par le défaut de maintenance des équipements ainsi que par les fraudes et les erreurs de facturation, tous imputables à l’incurie de la SEEG. Résultat : une insuffisance de moyens qui pénalise l’entretien des équipements, entraînant une dégradation croissante dans un cercle vicieux infernal.

 

Quant aux grands chantiers structurants, le projet PIEPAL a déjà pris du retard. Les efforts déployés par la SEEG sont limités non seulement par les difficultés techniques mais également par la lourdeur des circuits de validation internes. On peut par ailleurs s’étonner que, en dépit d’un chiffre d’affaires en recul de 2% en 2020, la SEEG ait vu sa masse salariale très nettement augmenter, et surtout que cette dernière ait représenté le double des dépenses d’investissements – investissements qui pourtant seraient essentiels pour optimiser l’accès à l’eau !

 

Préalablement à toute autre mesure, améliorer l’accès à l’eau passe donc par une optimisation de la gouvernance du secteur. La gouvernance et les objectifs stratégiques de la SEEG, ou de tout autre acteur désigné pour assurer cette importante responsabilité, doivent être revus. Et ceci doit être fait en intégrant la dimension de service public, qui s’est perdue au fil des réorganisations. Avant sa privatisation en 1997, la SEEG ne limitait pas ses services aux zones rentables et procédait à l’implantation de bornes fontaines et d’adductions d’eau dans tout le pays, y compris dans des zones économiquement peu viables. Désormais, les exigences de rentabilité l’emportent sur toute autre considération. Ainsi, dans les zones rurales, l’accès à l’eau est faiblement développé faute de rentabilité, avec un coût de production et d’acheminement d’environ 390 FCFA/m3 à rapporter à un prix de vente identique.

 

Quant aux zones urbaines, elles sont certes nettement mieux desservies, mais le coût de l’abonnement y est pour certains rédhibitoire, moins de 9% de la population bénéficiant d’un branchement social. S’agissant d’un service dont dépendent la santé et le bien-être de nos concitoyens, il faut en faciliter l’accès au plus grand nombre indépendamment de toute considération mercantile. Les conditions d’abonnement doivent être revues en ligne avec la réalité des revenus de nos compatriotes en cette période de crise économique. Et dans les villages et les quartiers défavorisés des villes, la réalisation et la maintenance des forages et des pompes doivent être systématiques et régulières, à la charge de l'État, pour que collectivement le taux de desserte en eau potable soit de 100% et sans surcoût pour nos concitoyens.

 

En cette journée mondiale de l’eau, qui voit l’ensemble de la planète mobilisée pour en étendre l’accès au plus grand nombre, le Gabon, qui ne manque pas de ressources hydriques et affiche le quatrième PIB par habitant d’Afrique subsaharienne, doit impérativement passer de l’ère des grands projets et des belles promesses à l’ère de l’accès à l’eau pour tous. Boire à sa soif sans risque de maladie, se laver autant que de besoin, c’est la réalité que tous les Gabonais appellent de leurs vœux !  

 

(*) Président du Parti du Réveil Citoyen (PRC)

 

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1 Commentaires

Contenu très pertinent et riche en statistiques. La preuve que celui qui l'a écrit sait de quoi il parle. Et c'est inimaginable d'être dans un pays qui a autant de potentiel en eau et de ne pas être capable d'avoir suffisamment d'eau au robinet. On comprend clairement que le manque d'eau ou s'approvisionner dans les différentes sources inappropriées est aussi vecteur de différentes maladies.


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